UN HAITIEN À PARIS

Publié par bloncourt

« Un Haïtien à Paris » d’Arnold Antonin

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imageUn haitien a Paris - Arnold Antonin - Gerald Bloncourt

Après la participation inoubliable de Gérald Bloncourt à la commémoration à Port-au-Prince des 70 ans des "5 glorieuses" , l'écrivain Pierre Clitandre a eu un entretien avec Arnold Antonin sur son film" Un Haïtien à Paris". Pour la joie des lecteurs de Le Nouvelliste, nous avons le plaisir de publier cet entretien dans son intégralité.

Pierre Clitandre (P.C.) : Gérald Bloncourt, lors de sa visite en Haïti, nous a paru une personnalité qui n’oublie pas son passé de militant. Est-ce la même impression que  vous avez eue en faisant le film : Un Haïtien à Paris ?

Arnold Antonin ( A.A.) : Le Gérald Bloncourt, avec cette énergie époustouflante et sa foi militante d’adolescent  tout feu tout flamme,  qu’on a vu lors de la célébration des 70 ans de la révolte de 1946, venait tout juste de sortir de deux délicates interventions chirurgicales. Il venait de fêter ses 90 ans. Imaginez-le à 19 ans sur les barricades avec Jacques Stephen Alexis, René  Depestre, Théodore Baker, Gérard Chenet, Kesner Clermont  et tous les jeunes militants de 46.

En fait, je  voulais tout simplement recueillir son témoignage pour le film sur Jacques Stephen Alexis. Gérald est peu connu de notre génération et des Haïtiens en général malgré son infatigable présence sur les réseaux sociaux ces dernières années et son rôle dans la dénonciation de Jean-Claude Duvalier en France.

C’est ainsi que j'ai découvert un artiste polyvalent, un rêveur  sans bornes et un homme d’une grande spontanéité et d’une impressionnante fraîcheur. , un homme qui avait envie de parler et de partager, capable de s’emballer comme un gamin.

Alexis et Depestre c’était l’écriture, mais Bloncourt c’était en plus les images. Je ne pouvais pas ne pas faire un film sur lui. Je voulais que les Haïtiens  le découvrent avec moi, le connaissent aussi. 

Il a commencé à travailler, très jeune, dans une imprimerie comme typographe, il ne faut pas l’oublier. Je  crois que cela a été déterminant  dans ses choix idéologiques et esthétiques. On sent le côté graphique dans ses dessins, dans ses digigraphies, dans ses poèmes, ses calligrammes,  dans ses textes littéraires et dans ses photos. 

Je découvrais donc avec bonheur sa fougue intacte de militant, ses photos, , son écriture, ses gravures et ses tableaux..  Mme Denise Heurtelou Carié, une des grandes admiratrices de Jacques Stephen Alexis, qui vient de nous quitter, me disait avec sa fille,  qu’elles avaient découvert avec admiration et bonheur la qualité de la production plastique de Bloncourt dans mon film.

Par-delà une forme caractéristique  de rhétorique des vieux militants antifascistes (communistes, socialistes ou anarchistes)  des années 40-60  que j’ai bien connus en Europe, Gérald Bloncourt, malgré ses professions de foi marxiste, a toujours été un communiste atypique. Malgré son âge, il a échappé à la ringardise qui nous guette tous. Il a toujours aimé ruer dans les  brancards. Il n’arrivait  même pas à comprendre et encore moins à accepter la manière de penser et de procéder des dirigeants du PC et de ses camarades du journal « l’Humanité ». Il a fait une petite révolution dans la manière de photographier  et de représenter la classe ouvrière au quotidien du PC français. 

Je voulais à tout prix  le filmer, le premier mai,  entouré de drapeaux rouges au milieu des manifestations traditionnelles de ce jour à Paris. J’avais cette image en tête depuis des semaines. On a parcouru tout Paris avec lui et mon ami Michel Monfort. Mais les ouvriers ne défilent plus le premier mai à Paris. Quel signe des temps ! Néanmoins Gérald continue à rêver des lendemains qui chantent.

Il ne faut pas oublier que son frère a été un membre du groupe  des premiers fusillés par les nazis au Mont Valérien. Il reste fidèle à une mémoire familiale.

P.C : Il est photographe, peintre, flâneur urbain, qu’est-ce qui vous a intéressé le plus chez Bloncourt qui garde encore sa casquette à la Lénine ?

A.A. : L’aspect le plus intéressant de Gérald c’est que chez lui  cohabitent  un   égocentrisme presque puéril et  un altruisme impressionnant, lié à  sa foi dans l’être humain. L’aspect le plus curieux : c’est son attachement obsessionnel à  Haïti alors qu’il a vécu toute sa vie d’adulte et d’homme  vieillissant à Paris.

J’ai été honoré qu’il m’ait ouvert son foyer en toute confiance et  que j’aie pu essayer de recréer son univers dans toute sa richesse. Faire apparaître ce qui sans moi ne serait peut-être jamais vu, disait je ne sais plus qui. Ce film c’est  mon musée Bloncourt, ouvert à tous les Haïtiens comme les autres films sur les artistes haïtiens. J’espère qu’on les visite et revisite.

P.C. : Faites-nous une fiche technique  du film.

A.A. : C’est un film sur Paris et sur la déclaration d’amour que depuis Paris  un artiste fait à son pays natal. Pour Bloncourt , Paris comme Haïti ce sont des lieux de résistance et de lutte pour la liberté , pour la beauté et la solidarité.

C’est  un moyen métrage, tourné en HD et monté en Final Cut pro.

C’est un film totalement dépourvu de narration. Bloncourt  et son œuvre en sont les seuls acteurs. Des fois, je laisse les tableaux parler tout seuls. J’adore cela.

Mon monteur, Apollon, qui a travaillé à la caméra aussi avec  de jeunes Français et moi-même, a fait un  travail intéressant en prenant des libertés avec les canons  du montage classique comme j’aime souvent le faire aujourd’hui.

Le Paris de Bloncourt c’est le Paris que j’aime aussi et que Ghislaine Rey Charlier m’avait fait découvrir durant le lointain été 1961 : les quais et les bouquinistes, les bistrots, Montmartre, Le cimetière du Père Lachaise, les marchés, Le Louvre, La Bastille, le Quartier latin  et les Champs Elysées aussi, pourquoi pas? 

Les magnifiques photos de Gérald Bloncourt nous amènent dans le Paris méconnu des touristes : les bidonvilles des immigrés, leurs enfants, les sans –abris, les manifestations ouvrières, les usines. Et puis ces figures mythiques qui ont fait rêver tous les gens de notre génération : Picasso, Léger, Trenet, Reggiani, Juliette Gréco, Edith Piaf, Brassens, Moustaki, Ferré, Brel, Montand, Brigitte Bardot, Gainsbourg, Aznavour, Cora Vaucaire, Lino Ventura, Belmondo, Ray Charles, Chaplin, Aragon et la Triolet, etc.…mais aussi les politiques.   Que me dites-vous de cette photo de Jean-Paul Sartre avec Michel Rocard ? Et puis Marchais, Waldeck Rochet, Duclos, De Gaulle et Khrouchtchev , Gagarine, La Pasionaria…

Ces photos devraient être matière d’étude chez nos jeunes photographes, pour leur culture générale et pour leur travail d’artistes. Beaucoup de ces photos sont encore disponibles aux Ateliers Jérôme.

P.C : Entre ce documentaire et celui sur René Depestre, quelles sont les différences et les ressemblances ?

A.A : Le documentaire sur Depestre est un long métrage où je fais une place prééminente à son œuvre littéraire. C’est le parcours de  sa vie, de ses combats, de ses ruptures, de sa pensée et de son érotisme cosmique à travers des extraits de ses œuvres poétiques et le  dialogue que nous avons ouvert là-dessus. Lézignan Corbières  est son lieu de résidence. Le monde son horizon . Mais c’est Jacmel sa ville et l’ancrage de son imaginaire. Tout le reste est presque accessoire.

Le film sur Bloncourt est plus condensé et plus léger. Ses promenades à Paris, ses photos et ses tableaux illustrent sa vie et son œuvre. Non pas ses textes. Paris est omniprésent. C’est sa ville. Jacmel,  c’est sa nostalgie.

Les lettres de Bloncourt et de Depestre, après le visionnage de mes films, rendent bien toutes les deux, je crois, mon intention..

Dans  ces deux cas, auxquels il faut ajouter Jacques Stephen Alexis, je suis émerveillé par le bagage culturel, l’ouverture et l’authentique patriotisme de ces jeunes qui se sont lancés au risque de leurs vies dans ces aventures politiques, philosophiques et artistiques souvent  périlleuses. 

P.C : Avez-vous l’impression que nous perdons l’énergie de cette génération des années 40, que l’idéalisme social se perd et que nous entrons dans l’ère du pragmatisme, de la nostalgie et de la perte de repères ?

AA : La génération de 1946 peut faire l’objet d’un film. Je l’intitulerais comme « The magnificent seven » , le remake américain des «  7 Samouraïs » de Kurosawa, si mal traduit en français.. Je l’appellerais « La génération magnifique ». C’était une génération de jeunes d’un talent et d’une audace fous. Des hommes d’action et de culture d ‘un charisme impressionnant.  Il suffit de penser à Alexis, Depestre et Bloncourt sur lesquels j’ai réalisé des films. Mais  il y avait tous les autres,  pas obligatoirement du même âge  que  ces adolescents,  ni du même camp. Pensez  à Théodore Baker, Gérard Chenêt, Kesner Clermont, Anthony Lespès, Edriss St-Amand, Marie Chauvet, Gérard Gourgue,  lui-même et, the last but not the least, l’immense  Roger Dorsainville.

Aujourd’hui, on est désemparé par l’indigence intellectuelle des soi-disant avant-gardes et l’opportunisme frénétique des meneurs.

Jacques Roumain : c’était  l’époque du grand front antinazi et du mot d’ordre : «  Tous les antifascistes : un même bord ». On pouvait voir  Elie Lescot, Nicolas Guillén et Jacques Roumain poser ensemble. 

Il ya une photo que m’a passée  Gérard Gourgue  où l’on peut  voir une centaine de militants posant allègrement devant le siège de leur parti avec  le grand écriteau « Parti Communiste d’Haïti »  au-dessus de leurs têtes.

Avec  Lescot, la fin de la guerre mondiale   et Estimé surtout, tout  cela n’allait pas faire long feu. La guerre froide avait commencé. La ligne de démarcation passait maintenant entre les proaméricains et les prosoviétiques. Les adversaires étaient bien définis.

Depuis la chute du mur de Berlin,  toutes ces lignes ont disparu. Tout est devenu flou. C’est la société liquide. Et en Haïti  peut-être plus qu’ailleurs. Les fondamentalismes et les replis identitaires et religieux n’ont pas encore un vrai poids dans la société politique.

Tout cela étant dit,  je déteste le passéisme. Je ne partage pas le point de vue de ceux qui cultivent la nostalgie et la mélancolie  en disant qu’autrefois tout était beau et bien. On se fossilise quand on vit le passé comme son présent.

Il faut, comme disait Fanon, que chaque génération trouve, dans une relative opacité , sa vocation.

P.C : L’œil du cinéaste a vu quoi en questionnant nos écrivains vivant en exil : la stabilité du «  Home » ou la culpabilité d’être loin du pays ?

A.A : Et Bloncourt et Depestre ont un attachement qui tient de l’obsession pour Haïti de toute évidence. Ils ne peuvent pas ou ils ne veulent pas s’en libérer. Ils ne sont pas les seuls. Il en est de même pour Métellus, Olivier, Phelps, Dalembert, Laferrière, Marie Célie Agnant, Danticat.

Je ne parlerais pas de sentiment de culpabilité et encore moins de mauvaise conscience. Ce sont des choix de vie et des choix artistiques. Ils ont choisi de vivre hors d’Haïti mais Haïti habite leur imaginaire et ils parlent à partir de ce lieu. Évidemment, cela est aussi un procédé et un dispositif  littéraire dans certains cas.

Ils peuvent le faire de manière jubilatoire ou mélancolique.

La terre natale c’est comme les géniteurs. On ne la choisit pas. Et on ne choisit pas non plus, tout comme pour nos  phantasmes,  la place qu’elle occupe dans notre imaginaire.

P.C : Sur quoi travaillez-vous maintenant ?

A.A : Je travaille sur cinq projets. Et j’ai toujours le même problème. Je ne fais pas assez de films. Je voudrais faire comme Sachi Hamano qui avait déjà réalisé 300 films à 48 ans. Ce serait magnifique ! Je voudrais faire un long métrage de fiction, mais, depuis Les amours d’un zombie, je n’arrive pas à  trouver les fonds.

Mes potentiels  mécènes, eux-mêmes,  sont dans la gêne, me disent-ils.

Propopa s receuillis par Pierre Clitandre source Le Nouvelliste